L’anguille

L’anguille européenne (Anguilla anguilla) est un poisson migrateur amphihalin thalassotoque. Elle vit alternativement en eau douce et en eau salée, sa reproduction s’effectuant dans la mer des Sargasses. Son cycle biologique très complexe recèle encore différentes zones d’ombre.

Les mystères des migrations marines de l’anguille se lèvent peu à peu. Au printemps, les larves (leptocéphales), d’une physionomie faisant penser à une feuille de saule, traversent l’Atlantique portées par les courants océaniques et le Gulf Stream. Le voyage durerait de 6 mois à plus d’un an à des profondeurs variant entre 25 m la nuit et 300 m le jour. À l’approche du plateau continental européen, leur taille varie entre 55 et 90 mm. Il est l’heure pour les larves de se métamorphoser en civelles au corps translucide. Les unes réalisent l’ensemble de leur croissance sur le littoral maritime (vasières, marais), en estuaire et dans les parties basses des fleuves. Les autres entament une remontée des fleuves et des cours d’eau à la recherche de zones propices à leur développement sur lesquelles elles se sédentarisent et deviennent anguilles jaunes jusqu’à atteindre l’âge de se reproduire.

Puis l’anguille mature, dite anguille argentée ou d’avalaison, prend alors le chemin de retour en direction des Sargasses. On connaît encore mal cette migration dont la durée est estimée entre 4 et 6 mois et qui s’effectuerait en profondeur.

Sa phase continentale se compose des trois principaux stades de développement :

Déclin de l’espèce et causes de la raréfaction

Le déclin de l’espèce n’est pas récent dans les eaux européennes. On le perçoit dès les années 1960 en Scandinavie. C’est alors le temps des grands aménagements hydroélectriques des rivières suédoises et de la prise de conscience de la dégradation de la mer Baltique. Vingt ans plus tard, en France, l’anguille, soupçonnée de manger les œufs de salmonidés, est classée « espèce nuisible ». Le Conseil supérieur de la pêche (Office français de la biodiversité aujourd’hui) et les fédérations de pêche aux lignes mènent alors des campagnes d’éradication sur les cours d’eau. Dans les décennies qui suivent, constat est fait d’une forte diminution des remontées de civelles dans les eaux intérieures françaises. Le phénomène de raréfaction concerne également de nombreux pays européens qui voient les surfaces des habitats vitaux de l’anguille se réduire en quantité et en qualité.
Si la pêche a sa part de responsabilité, sa seule régulation ne peut suffire à renverser le déclin de l’espèce, ni constituer un remède tant à la dégradation des milieux naturels, en termes de qualité (pollutions, contaminations, etc.) et de quantité (chenalisation des estuaires, drainage et assèchement des zones humides qui affectent, depuis le début du siècle dernier, plus de la moitié des surfaces humides en Europe), qu’aux problèmes liés à la libre circulation à leur accessibilité (obstacles migratoires, fragmentation des habitats pour le développement de la navigation fluviale et répondre aux besoins énergétiques ou d’approvisionnement en eau).

Elle ne peut effacer les pertes dues aux activités de turbinage, aux maladies ou encore aux conséquences de l’introduction d’espèces végétales ou animales, parasites (anguillicolose) ou invasives, qui, colonisent l’aire de répartition continentale historique de l’anguille, depuis la fin des années 1960.
Une grande partie des habitats aquatiques de l’anguille et, sur certains estuaires européens, la quasi-totalité des surfaces qu’elle colonisait habituellement ont disparu. Les capacités d’accueil des milieux et les possibilités de restauration des populations d’anguilles européennes sont ainsi fortement amoindries.
Pendant 20 ans, les pêcheurs professionnels ont tiré le signal d’alarme pour alerter les pouvoirs publics, qui ne se souciaient guère de ce poisson qui a pourtant longtemps fait vivre quelque 2500 entreprises de pêche en France, et qui n’en fait plus vivre que 810 en 2015. Ils sont intervenus, dès le début des années 2000, auprès de l’Europe afin de demander la mise en place d’un plan de restauration de l’espèce à l’échelle communautaire. Ils ont par ailleurs accepté que l’espèce soit inscrite à l’annexe II de la Convention CITES pour qu’une étroite traçabilité des mouvements commerciaux au sein et à l’extérieur de l’Europe puisse voir le jour.

Anguillicola crassus, un parasite de l’anguille
Anguille coupée lors de son passage dans une turbine d’une centrale hydraulique
Remblai sur le bras d’un cours d’eau

Gestion et réglementation

Pour faire face au déclin de l’espèce, le Conseil des ministres de l’Union européenne votait, le 18 septembre 2007, un règlement européen, instituant des mesures de reconstitution du stock d’anguilles. Ce règlement imposait aux État membres la rédaction d’un plan de gestion agissant sur l’ensemble des causes de mortalité de l’espèce, sous peine de devoir appliquer, dès 2009, une réduction, à l’échelle nationale, de 50 % de l’effort de pêche.

L’objectif des plans de gestion est d’atteindre un échappement de 40 % des anguilles argentées par rapport à la situation pristine (c’est-à-dire sans aucune influence anthropique) en limitant l’ensemble des causes de perturbation de l’espèce. Il s’avère néanmoins que les mesures d’urgence proposées par ce règlement se focalisent principalement sur la limitation des activités de pêche. Certains États membres n’ont pas eu de mesures particulières à mettre en place, soit parce qu’ils ont pu prouver qu’ils respectaient déjà l’objectif, soit parce qu’il n’existe pas de pêche de l’espèce anguille sur leur territoire.

La communauté scientifique reconnaît pourtant aujourd’hui que l’arrêt de toute activité de pêche de l’anguille ne suffirait pas à restaurer l’espèce si aucune autre mesure n’était prise concernant les autres sources de mortalité.
Les mesures du plan de gestion français concernant la réduction des principaux facteurs de mortalité ne pourront toutefois porter leurs fruits pour la reconstitution du stock que si la qualité environnementale (eau, sédiment, habitats) est améliorée, car c’est elle qui conditionne la productivité du stock. La mise en place d’une traçabilité des produits tout au long de la filière de commercialisation et d’un programme de repeuplement en France constitue également deux points majeurs du plan français.

Le plan de gestion français de l’anguille (PGA) et ses dix volets locaux par bassin étaient approuvés le 15 février 2010 par la Commission européenne. La publication d’un décret, le 22 septembre 2010, permettait l’intégration des nouvelles mesures réglementaires dans les textes en vigueur. Il était notamment complété par trois arrêtés ministériels :

Les périodes de pêche de l’anguille à ces trois stades sont fixées par l’arrêté ministériel du 5 février 2016, et modifiés par des arrêtés supplémentaires, des 12 juillet 2017 et 28 décembre 2018 pour les UGA Rhône-Méditerranée et Corse, et, du 14 mars 2018, pour l’UGA Loire.

La pêche professionnelle de la civelle

En eau douce, la civelle est exploitée, dans les estuaires de la façade atlantique et de la Manche, cinq mois par an. En Adour, la campagne de pêche débute en novembre, le 1erdécembre en Loire. Les derniers coups de tamis sont donnés en mai en Baie de Somme.
Seuls les pêcheurs professionnels maritimes et fluviaux sont autorisés à capturer la civelle.
Depuis la mise en place du plan de gestion, la civelle est soumise à un quota national de captures réparti, par unités de gestion anguille (UGA), entre les marins pêcheurs et les pêcheurs fluviaux, comportant chacun un sous-quota pour les captures destinées à la consommation et un sous-quota destiné au repeuplement.
Des arrêtés fixent, chaque année, les quotas de captures maritimes et fluviaux, après avis des comités scientifique et socio-économique.

Pour la saison 2019-2020, un quota national de 65 tonnes a été attribué.

La pêche professionnelle d’anguille jaune

L’anguille jaune se pêche, selon les secteurs, aux bosselles, aux nasses et aux verveux par toutes les catégories de pêcheurs (professionnels, amateurs aux engins et pêcheurs de loisir).

Depuis 2011, sa pêche est limitée sur le domaine fluvial à seulement cinq mois, mais les dates d’ouverture et de fermeture varient selon les bassins, et peuvent même être différentes à l’intérieur d’un même bassin en raison des particularités de comportements adoptés par les anguilles en fonction des habitats qu’elles occupent.

La pêche professionnelle d’anguille argentée

Seuls les pêcheurs professionnels peuvent capturer l’anguille argentée. Sa pêche n’est autorisée que sur la partie fluviale de la Loire, l’Erdre, la plaine de Mazerolles, le Canal de Nantes à Brest, la Vilaine, le lac de Grand-Lieu, et, pour les fluviaux et les marins pêcheurs, sur la façade méditerranéenne.

Sur la Loire, les pêcheurs professionnels la capturent entre octobre et février à l’aide de grands filets fixes appelés dideaux ou guideaux. Ailleurs, les pêcheurs utilisent le verveux ou la tezelle. La pêcherie aux guideaux alimente une banque de données utilisée par les scientifiques pour déterminer l’abondance du flux dévalant des anguilles du bassin de la Loire et estimer le potentiel reproducteur.

Repeuplement

La France s’engage dans le repeuplement de l’anguille grâce au mode de gestion des captures de civelles établi dans le cadre du PGA qui repose sur la fixation de quotas de prélèvement par la pêche. La France réserve ainsi 60 % des captures d’anguilles de moins de 12 cm pour des opérations de repeuplement dans les eaux intérieures de l’Union européenne, comme l’impose l’article 7 du règlement (CE) n° 1100/2007 du Conseil, du 18 Septembre 2007.

Les ministères de la Transition écologique et solidaire, et de l’Agriculture ont mis en place un programme de repeuplement en France, dédié à la restauration de l’espèce anguille devant contribuer à la restauration du stock d’anguille, conformément au règlement. Ainsi, la France réserve 5 à 10 % de sa production nationale de civelles pour aleviner dans les cours d’eau des différents bassins hydrographiques français. Chaque année, les deux ministères publient conjointement un appel à projets pour la mise en place « du programme repeuplement de l’anguille en France ».

Contribution de la profession

C’est dans ce contexte général et dans le cadre du plan français de gestion de l’anguille, qu’un Guide de bonnes pratiques pour la filière de pêche civelière et la mise en œuvre d’un programme de repeuplement à l’échelle communautaire a été élaboré, en partenariat avec le CNPMEM, le Conapped, WWF France et Ara France. Il s’inscrit dans le cadre d’une démarche responsable et durable.
Le guide vise à définir les bonnes pratiques de pêche civelière dans le cadre d’un marché croissant du repeuplement. Il contient également des préconisations de base, sur la pêche des civelles destinées aux marchés de la consommation intra-communautaire dans la situation actuelle. Ce guide a servi à élaborer une charte de bonnes pratiques, signée, depuis 2012, par les civeliers (fluviaux et maritimes) s’engageant ainsi à fournir des civelles de bonne qualité pour le repeuplement en Europe afin d’en optimiser l’efficacité et contribuer à accélérer le retour de cette espèce.
Le guide encadre l’exercice de la pêche professionnelle de la civelle, et définit le contexte environnemental et halieutique qui doit caractériser prioritairement les expériences de soutien d’effectifs ou de réintroduction de l’espèce, entreprises à partir des alevins capturés sur le territoire français.
Ce guide fait état de propositions à destination des organisations professionnelles, publiques ou non-gouvernementales, en charge de ces questions de pêche, gestion et restauration de la population d’anguilles, en vue d’alimenter le débat pour la construction d’une stratégie multi-acteurs de repeuplement d’anguilles à l’échelle européenne, dans le cadre d’une approche écosystémique. Il a vocation à s’enrichir de ce débat et des retours d’expérience de la mise en œuvre des bonnes pratiques préconisées, pour que le plus grand nombre s’en approprie les fondements et les objectifs.